Le Debrief

Cap de la quarantaine et périphérie du cool, racontés depuis l'Essonne. Mon autre publication sur Kessel : le feuilleton littéraire "Glory Box".

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Par Charlotte Moreau
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#33 Copie blanche

Ce que votre cauchemar récurrent a à vous apprendre.

Je n’ai jamais rendu copie blanche, dans ma vie scolaire autant que professionnelle. Aussi suspect que cela puisse paraître pour une auteure, cela ne fait pas partie de mes hantises. Sauf que j’en cauchemarde régulièrement.

Début décembre encore : je suis à l’arrière d’une voiture, un paquet de feuilles vierges sur les genoux. Pas n’importe lesquelles, ces copies doubles d’étudiante, que je n’utilise plus depuis vingt ans.

Je viens de rendre - j’en ressens encore l’euphorie - un très bon texte à mes « profs », deux jeunes femmes, plus jeunes que moi. Profs de quoi ? Le rêve ne le dit pas.

La consigne du second exercice tombe. Écrire sur le sujet de mon choix, à la troisième personne du singulier, en quelques minutes.

La panique n’arrive pas tout de suite, l’inspiration non plus. Je commence des phrases qui ne mènent à rien, froisse copie après copie. « Évitez le JE tant que possible » m’a bien précisé la deuxième prof, celle qui ressemble à Mme Hubert, la maîtresse de ma fille.

Je finis par décider d’écrire sur ma panne. À la première personne, tant pis. Le seul texte qui veut sortir c’est celui-là et il me reste 4 minutes. Mieux vaut ça qu’une copie blanche.

Mais mon matériel se rebelle. L’encre reste coincée dans le stylo, le Bic perfore le papier, j’enchaîne les ratures. Mon petit voisin sur la banquette, un garçonnet, n’a pas de Tipp-Ex à me prêter (on pourra méditer longuement sur ce seul détail).

Pourtant je sais quoi dire, puisque je vais décrire ce qui m’arrive en temps réel. Mais ma main se crispe, s’agace de frustration. Au moment où la copie entière se déchire sous la pointe furieuse de ma plume, je me réveille. 

Je n’ai pas assez dormi, une constante toute la semaine qui a précédé ce cauchemar, mais je sais déjà que je ne vais pas pouvoir retrouver le sommeil. 

Être empêchée de dire « je », ce n’est pas simplement une lubie d’écriture, pour une auteure qui en a fait sa spécialité.

C’est d’abord l’angoisse de devoir déguiser sa pensée et qu’elle surgisse malgré tout. Une autre de mes spécialités. Je filtre, je filtre, je filtre, et le barrage finit par céder, de manière fracassante et incontrôlée. Produisant une violence qui était absente à l’origine.

Ce que j’arrive à faire plutôt sereinement par des procédés littéraires, le recul et l’exploration qu’ils permettent, reste un challenge pour moi dans le monde réel et en temps réel.

Avoir à la fois la hantise de mentir et celle de déplaire vous conduit à de fréquentes contorsions sociales. Combien de fois me suis-je maudite, dans des conversations que je n’ai pas su maîtriser ? C’est un truc de Sagittaire, paraît-il. Me trahir, dans les deux sens du terme - trahir mes pensées comme ne pas y être fidèle - est ma vraie bête noire.

Le rêve de la copie blanche finira par revenir. Il revient toujours.
Comme à chaque fois que je veux à tout prix être sincère, que je cherche à aller au bout d'une démarche. Il apparaît pour m'obliger à faire le point. Sur ce qui, dans mes relations ou dans mon travail, doit absolument être aligné.

Il ne s'agit pas d'intuition. L'intuition supposerait de pressentir un événement ou une vérité. Je me suis suffisamment fourvoyée pour faire la différence.

Non, il s'agit d'être loyale. Par rapport à soi-même. De suivre sa boussole interne.

Je ne peux pas toujours expliquer pourquoi je m'entête dans certaines directions, certains projets. Comment se forment ces arbitrages, pour moi qui souffre pourtant de fatigue décisionnelle dans plein de domaines.

Tout ce que je sais, c'est que ces nécessités-là ne carburent pas à la même énergie que les autres. Que j'y trouve une force qui me manque parfois ailleurs. Une vivacité où tout devient logique, rapide, où tout s'affranchit des précautions habituelles. Analyser, soupeser, hésiter.

C'est un privilège fou et peut-être le plus grand de tous. Car de quoi l'énergie n'est-elle pas la clef ?

Voilà ce que je nous souhaite pour 2023. Identifier nos feux sacrés.
Embrasser leur part de mystère.
Ne pas trop chercher à les expliquer, aux autres comme à nous-mêmes.
L'énergie est un fleuve dans lequel il faut parfois sauter, à pieds joints.

Bonne année !


Parutions de décembre :


RV le mardi 31 janvier pour le prochain Debrief 


Visuel : « Force of nature Flow » Jae Ko