Le Debrief

Cap de la quarantaine et périphérie du cool, racontés depuis l'Essonne. Mon autre publication sur Kessel : le feuilleton littéraire "Glory Box".

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Par Charlotte Moreau
34 articles
30 avr. · 8 mn à lire
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#37 Tu n'es pas assez connue

Et tous les mois, j’assume de ne pas être assez connue pour écrire ce que j’écris.

En septembre, je prenais un engagement un peu fou.
L’engagement d’écrire un livre en direct, sous vos yeux.
Et de ne pas le faire gratuitement.

Je me suis lancée sans savoir combien de personnes liraient « Glory Box », combien de chapitres il y aurait, combien de temps ça durerait.

C’était devenu la seule manière de faire exister un livre que je portais en moi, comme le veut l’expression consacrée, depuis trop longtemps déjà.

Un projet que j’avais muselé faute de temps et pour que la frustration ne me dévore pas, après qu’une grande maison d’édition m’ait dit oui puis m’ait dit non. « Tu n’es pas assez connue pour écrire là-dessus ».

S’entendre dire ça, c’est revoir l’ordre de ses priorités. 

Tous les mois, j’en mets d’autres au centre, ces conditions non négociables que vous n’êtes pas censée avoir quand vous êtes auteur : être rémunérée décemment pour ne pas avoir à écrire sur vos heures de sommeil.

Aucune maison d’édition n’aurait pu m’offrir ça, je le déplore, c’est comme ça.
Il faudrait que je sois plus connue.
Ou que j’écrive un roman.

Tous les mois, je m’organise donc seule. Pour être au rendez-vous, pour être fiable, pour que le 15, le chapitre soit prêt. Pour que les souvenirs affluent, ces souvenirs que j’avais si longtemps silenciés pour qu’ils ne m’envahissent pas.

Tous les mois, j’avance dans un grand champ de maïs dont je ne vois pas le bout. Et c’est d’ailleurs, parmi toutes les questions auxquelles je vais répondre dans cette newsletter, la plus fréquente. 

Mais commençons par le commencement.

1 - Est-ce que tout est vrai dans « Glory Box » ? 

Oui ! Rien de ce que je pourrais inventer ne serait aussi romanesque que ce que j’ai vu et vécu en tant que jeune reporter à la rédaction du Parisien. Et c’est à double tranchant parce qu’il y a encore une appétence et un lectorat beaucoup plus importants sur la fiction.

Même si vous pouvez l’écrire comme un roman, la non-fiction c’est un territoire plus compliqué à appréhender pour les éditeurs comme les lecteurs. Si vous n’avez pas un « high concept » comme par exemple un fait divers ou un phénomène de société (Claire Touzard sur l’alcoolisme, Mathieu Palain sur un athlète braqueur, ou les livres de Florence Aubenas en général), c’est plus difficile de susciter la curiosité.

Mais mon projet repose justement sur ma non-célébrité. C’est sur cette altérité que j’écris, avoir été quelqu’un d’anonyme face à des gens qui ne le sont pas. En terme de potentiel éditorial, c’est le serpent qui se mord la queue. Ne faudrait-il pas déjà me connaître pour avoir envie de lire ce que j’en pense ? 

2 - Pourquoi cette référence à la chanson de Portishead ?

J’écris à la fois sur le star system, la mise en scène de soi et la solitude. Je voulais un titre court qui évoque tout ça, en français, et je tournais en rond sans trouver, forcément !

« Glory Box » a été un choix très tardif, alors que j’écoute ce morceau tout le temps. C’est une chanson sur le désir qui n’a pas grand chose à voir avec ce que j’écris, mais dans le titre et l’atmosphère, tout était là. En anglais certes, mais suffisamment compréhensible. La gloire, la boîte. Avec cette vibe de « glitter mélancolique » comme le dit mon amie Elise

Parfois la solution est devant vous et vous la voyez au dernier moment.

3 - Quelles lectures influencent ton écriture ?

Ça paraît incroyablement prétentieux de le dire… pourtant ils m’aident incontestablement :

  • pour la construction des chapitres, Emmanuel Carrère. 
    Sa manière d’effacer ses transitions me bluffe totalement. Et m’a encouragée à essayer des architectures différentes sur mes chapitres « Il nen restera quun » et « Ce nest pas de lamitié », que j’ai écrits après avoir lu « Limonov ». 

  • pour le recul, la coexistence entre la Charlotte Moreau de l’époque et celle d’aujourd’hui, la manière dont je mets en scène ces deux ressentis, ces deux degrés de conscience : Annie Ernaux, évidemment. Et particulièrement « Mémoire de fille », où elle explique pourquoi elle a mis encore plus longtemps à écrire sur la perte de sa virginité que sur son expérience de l’avortement. 

  • pour la clarté, Lola Lafon.
    Écrire de manière immersive, sensorielle, c’est mon but, sans arrêt. Mais savoir le faire sans surcharger ses phrases, en étant frontale, c’est le Graal. Et c’est ce qu’elle dose parfaitement. « Chavirer » puis « Quand tu écouteras cette chanson » ont été des lectures charnières pour moi. 

  • pour le rythme et la mélancolie, Nicolas Mathieu.
    Oui, je sais, l’incontournable Nicolas Mathieu ! Quand il y a du spleen existentiel comme dans « Lost in L.A. », et que je veux creuser certains ressentis de manière un peu obsessionnelle, couche par couche, en rallongeant mes phrases, je repense à « Leurs enfants après eux » et « Connemara ».

  • pour restituer l’humour de mes collègues, Loïc Prigent. Le chapitre « Open space » lui doit évidemment énormément. Et il y en aura d’autres dans le même genre. J’aimerais les distiller comme des bonbons.

4 - Est-ce que tout est déjà écrit ?

Absolument pas. 
Ça peut paraître effrayant de se lancer sans filet, pour moi c’est libérateur. C’est même ce qui a rendu ce projet possible. 

Je n’ai pas ce poids structurel, cette pression qui pèse sur les auteurs, celle de devoir architecturer un récit complexe avant de le donner à lire. 

Je ne déploie pas mes enjeux narratifs et « dramatiques » à l’échelle d’un livre entier, mais à celle du chapitre. J’écris chacun comme une nouvelle, avec une attaque, un enjeu et un épilogue, sauf « Open space » qui est un verbatim, et obéit à des règles différentes.

Ces partis pris me permettent de rédiger mes chapitres dans l’ordre que je veux, ou plutôt celui que je ressens, et aux lecteurs de les lire, eux, dans n’importe quel ordre.

Je mets simplement des passerelles dedans. 

La réflexion sur l’admiration et l’intimité, dans le chapitre 8, fait écho à celle sur la déception, dans le chapitre 1.

Ma sidération face à PPDA et Nicolas Hulot dans le chapitre 5 annonçait le patron de boîte du chapitre 6, un événement qui s’est déroulé chronologiquement plus tôt mais dont je ne me suis souvenue qu’après avoir écrit le chapitre 5.

Cette progression non chronologique me facilite d’ailleurs beaucoup les choses. Le récit de mon embauche au Parisien n’arrive qu’au chapitre 9, le prochain, celui que je publierai le 15 mai. 

L’idée-même d’y dédier un chapitre ne m’est venue qu’il y a quelques jours, sous ma douche (ça fait cliché mais c’est vrai !). Suffisamment de choses avaient été mises en place.

C’est comme ça que les textes se forment à chaque fois. Vous savez vaguement que vous allez, à un moment ou à un autre, aborder tel thème. Et brutalement vous êtes prêt, vous comprenez comment vous y prendre et quelle longueur lui accorder. Ensuite, il y a aussi les surprises qui viennent, systématiquement, en cours d’écriture. Quand vous dénouez un truc brutalement, parce que vous tentez justement de le rendre compréhensible à d’autres.

5 - Est-ce que tu sais déjà quand sera la fin ? 

Non plus. J’ai listé une trentaine de thématiques l’été dernier avant de commencer à écrire, histoire de fixer quelques souvenirs précis (avec de simples mots-clefs) pour ne pas les oublier en cours de route. Sachant qu’une thématique n’est pas forcément équivalente à un chapitre. Elle peut en nourrir plusieurs ou au contraire, se réduire à une simple phrase. J’en discutais récemment avec la romancière Maud Ventura, cette manière dont on contracte ou l’on déploie un thème nous fascine toutes les deux. Ce sont des arbitrages passionnants à rendre.

Du coup, il me reste encore plein de pistes inexplorées dans cette liste et en même temps, je constate bien comme les idées apparaissent de manière organique, parce que je suis allée creuser un souvenir qui est lui-même allé réveiller autre chose. Et d’un coup, je tiens un chapitre que je n’avais pas anticipé. Cette impression d’abondance, de jaillissement, me plaît beaucoup évidemment. Même si de loin ça peut paraître bordélique.

Et puis d’expérience, je sais que les meilleures fins avancent masquées. Ça a toujours été le cas sur pour mes précédents livres, un déclic qui surgit aux trois-quarts du projet. D’un coup vous avez la fin de votre récit sous les yeux. Vous n’avez plus qu’à écrire ce qui manque pour rejoindre ce point final. Ce sera peut-être le même scénario sur celui-là aussi. 

6 - Est-ce que cette époque te manque ?

Oui et non. 

Non parce qu’il fallait qu’elle soit derrière moi pour que je puisse la raconter, et je suis très heureuse d’en être à cette étape-là. D’avoir avancé dans ma vie personnelle, construit une famille, ce qui était injouable tant que j’avais un poste dans cette rédaction-là, avec la disponibilité qu’il exige.

C’est ce que j’explique dans le chapitre 8 : « je n’écris pas pour raviver des relations passées ou entretenir une quelconque nostalgie. J’écris ici pour comprendre et éclairer ce que j’ai vécu. J’écris ici ce que je ne pouvais pas écrire il y a cinq, dix, quinze ans. Parce que j’étais dedans, parce que dedans on se tait et parce que dedans on ne voit pas. J’écris ici avec jubilation, avec la conscience qu’il existe maintenant quelque chose qui n’existait pas à l’époque, cette possibilité de voir, de dire, de raconter. »

Je sais aussi que la pression sur mes anciens collègues est très forte depuis que je suis partie il y a cinq ans, parce que la cadence de travail a encore augmenté, et pour rien au monde je n’aurais pu en endosser davantage.

Mais j’ai quand même dû faire mon deuil. 

Quand vous ne croisez plus de vedettes au quotidien, quand vous ne voyagez plus pour des reportages, votre famille vous pose beaucoup moins de questions sur votre travail. Je suis éternellement ramenée à cette histoire de curiosité, finalement.

En terme de socialisation aussi, il a fallu passer un cap. C’est pour ça que les réseaux sociaux sont si précieux pour moi. J’y retrouve cette effervescence collective que j’ai perdue et que j’adorais.

7 - Qu’en pensent tes anciens collègues, ceux dont tu parles, ceux qui te lisent ?

Je sais que certains se sont abonnés, mais je ne suis pas encore retournée les voir depuis que je me suis lancée. Ça peut paraître étonnant, mais j’ai gardé des relations très « présentielles » avec mon ancien journal et mes anciens collègues. On se parle comme si on s’était quittés la veille, mais uniquement si on se voit. Et je ne leur pose pas de questions, tout comme je n’enverrai pas à Edouard Baer le chapitre dans lequel je parle de lui.

Au quotidien, je ne consulte qu’un seul ex-collègue, Yves Jaeglé qui écrit sur Kessel également, à qui je soumets systématiquement mes chapitres en amont, pour vérifier leur clarté, leur amplitude aussi. Est-ce que j’ai creusé suffisamment, est-ce que je suis allée au bout de ma réflexion ? 

Il est un de mes modèles professionnels, et mon premier soutien, celui qui croit toujours que le projet mérite une édition papier. J’ai beau avoir trouvé un mode de fonctionnement beaucoup pratique pour moi, à la fois en terme d’organisation et de rémunération, ça fait toujours plaisir à entendre. 

8 - Tu es déjà reconnue comme autrice, mais est ce que le fait d'être éditée « en virtuel » ne t'enlève pas de la visibilité ? Est-ce que moins de gens te lisent ? Et est-ce que ton ego est OK avec ça ?

Oui ça m’enlève de la visibilité, parce que ce mode d’édition est non seulement moins prestigieux mais aussi balbutiant. 

J’ai vingt fois plus d’audience quand je suis éditée sur papier, parce que l’objet livre, le « rythme livre » c’est encore indépassable. Le mode de distribution aussi. Quand tu es sur un rayonnage de librairie, tu accroches automatiquement des lecteurs qui ne te connaissent pas. Avec une plateforme de newsletters, la nécessité de demander l’autorisation aux gens pour leur faire découvrir ton contenu (le fameux RGPD), il n’y a pas cet effet vitrine.

Est-ce que mon ego est OK avec ça ? Non. Mais j’examine ces questions dans le bon sens. 

Dans une maison d’édition, mon projet serait davantage exposé mais ne me rémunèrerait pas suffisamment (les droits d’auteur dans mon secteur, c’est en moyenne 5% du prix du livre hors taxe) et ça me poserait donc de gros problèmes d’organisation au quotidien. Car quand écrire un projet qui vous rémunère mal si vous êtes déjà free-lance et que vous n’avez pas de salaire fixe ? 

« Glory Box » n’aurait jamais vu le jour s’il n’était pas édité en ligne sur Kessel. Donc j’apprends à comparer ce qui est comparable et à avoir les bonnes priorités : une organisation fluide + une bonne rémunération mais moins de prestige et moins de lecteurs. C’est un meilleur deal que du prestige, des lecteurs supplémentaires + une galère financière et logistique. 

J’ai compris il y a un moment que ce qui me rend le plus heureuse dans l’écriture, c’est l’écriture justement, davantage que la publication, qui ne vous appartient plus et dans laquelle vous ne maîtrisez pas grand chose. 

Donc mes priorités concernent moins le devenir du texte que son élaboration. Là, je suis « chez moi ». Là j’agis. 

9 - Est-ce que tu n’as pas envie d’avoir une version imprimée de « Glory Box » ?

Bien sûr ! Même si je n’ai pas encore imprimé le moindre chapitre jusqu’ici. Tout est sur Kessel et sur mon ordi. Peut-être une manière de rester focus ? Quand j’approcherai de la fin de « Glory Box », j’y penserai certainement. Dans mon activité de journaliste comme d’auteur, l’écran est aujourd’hui plus important pour moi que le papier. Je n’imprime quasiment jamais ce que j’écris, même pas pour me relire.

10 - Est-ce que tu te sens davantage journaliste ou autrice ?

Quand Carrie Bradshaw se disait writer dans « Sex and the City », je trouvais cette dénomination bizarre. Il me semblait bien que le mot journalist existait aussi en anglais. Aujourd’hui je comprends la nuance et l’embrasse.

Quand je me définissais uniquement comme auteur entre mon départ du Parisien et mon arrivée au ELLE.fr, je me sentais bancale. C’est ce qui a rendu la récupération de ma carte de presse si émouvante pour moi

Si je me définissais prioritairement comme journaliste aujourd’hui, je serais bancale aussi. 

J’ai la chance d’être les deux, journaliste et autrice, et je regrette qu’il n’y ait pas en français l’équivalent du writer anglo-saxon pour dire cette dualité.

11 - Quelles personnes soutiendrais-tu si elles se lançaient dans la même démarche payante que toi ? 

Judith Duportail, Alexandriane, Maheva Stephan-Bugni avec son projet sur la dépression « Seum contre tous ».

Elles me scotchent, elles ont chacune un angle, des thèmes feuilletonnants, ce qui est tout aussi essentiel pour la publication en ligne qu’en librairies.

Ces filles-là peuvent tout passer en payant, je serai leur première abonnée. 

GLORY BOX - Mon livre en temps réel sur Kessel
Ce mois-ci, j’ai raconté cette relation étrange que crée la proximité avec un artiste, et comment l’admiration est plus difficile pour moi à gérer que la déception.
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C’est quoi Glory Box ? ICI


RV le mercredi 31 mai pour le prochain Debrief 


Visuel : “Pages” Dasha Pierce, 2014